Trajectoires de la Politique Sociale en Afrique Les Cas du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie
- Authors:Marie FALL, Ndeye Fatty SARR, Adama SADIO, Almamy SYLLA, Ousmane WAGUÉ
Abstract
Les premières politiques sociales institutionnalisées au Mali, en Mauritanie et au Sénégal ont été le fait des
gouvernements coloniaux sous la responsabilité de la France, puissance colonisatrice de l’Afrique-Occidentale
Française (AOF) entre 1895 et 1958. Durant cette période, les politiques sociales relatives à l’éducation et à
l’emploi se sont révélées embryonnaires, instrumentales et exclusives. Celles liées à la santé et au logement étaient
quasi inexistantes. Une grande majorité des populations, notamment celles non intégrées au système colonial²,
étaient dans une situation de précarité et d’instabilité socioéconomiques. Les colonies françaises de l’Afrique de
l’Ouest, à l’instar du Soudan français (actuel Mali), de la Mauritanie et du Sénégal, ont accédé à l’indépendance
entre 1958 et 1960. Cette nouvelle ère va donner lieu à des générations de politiques sociales liées à l’éducation, à
l’emploi dans les premières années puis celles liées à la santé et au logement plus tard. Les États maliens,
mauritaniens et sénégalais ont tenté, tant bien que mal, d’arrimer les politiques sociales à des projets de
développement socioéconomique. Mais, les systèmes politiques et les conjonctures économiques, les impacts sur
les populations, notamment les femmes, demeurent différents d’un pays à l’autre.
Les deux décennies après les indépendances des trois pays (1960 à 1980) ont été marquées par des politiques
volontaristes en éducation, en santé et en emploi avec un financement public de l’éducation appréciable et des
recrutements massifs de travailleurs qualifiés ou moyennement qualifiés dans les emplois publics ou parapublics.
En revanche, dans le domaine du logement, cette période a été marquée par des politiques plutôt timides. À la fin
des années 1980, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal ont été assujettis aux recommandations des Institutions de
Bretton Woods3 pour assainir leurs finances publiques. C’est la période des ajustements structurels (PAS).
Cette conjoncture va donner un coup de frein à cette dynamique de politiques sociales plus ou moins
volontaristes (BIRD, 1994). En effet, les directives de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds Monétaire
International (FMI) ont amené les États du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal à baisser considérablement leurs
dépenses publiques dans les leviers-clés. Dans les secteurs de l’éducation, de l’emploi, de la santé et du logement les
principaux effets des PAS s’observent dans une politique éducative ouvertement libérale, dans le gel des
recrutements des administrations publiques, dans la privatisation des entreprises publiques et la promotion de
l’auto-emploi, dans les contributions demandées aux populations pour les soins de santé et le quasi-gel des
financements des programmes du logement social. De façon générale, les effets sociaux et économiques causés par
les PAS sur les populations maliennes, mauritaniennes et sénégalaises se traduisent principalement par une
déstructuration des économies et le manque de services sociaux de base avec l’émergence d’un « secteur informel
» qui devient théoriquement le principal pourvoyeur d’emplois, notamment pour les femmes et les jeunes.
Entre les années 1960 et 1980, le boom démographique dans les trois pays a entraîné une croissance de la
population urbaine et celle des villes périphériques alors qu’il n’y a pas eu un accroissement des emplois offerts
dans le secteur formel contrôlé par les États. Très vite, la demande d’emplois est devenue supérieure à l’offre.
Le développement du chômage urbain, conséquence logique de la crise économique et de la sécheresse des années
1970 jusqu’aux années 1990 (Bonnecase, 2010), s’est accompagné de l’émergence et de l’essor du secteur informel
qui accueille des acteurs économiques exclus du secteur formel.
Considéré comme une zone tampon entre le secteur traditionnel rural et le secteur moderne libéralisé, le secteur
informel regroupe les catégories socioprofessionnelles comme les commerçants, les artisans, les couturiers, les
ferrailleurs, les mécaniciens, les plombiers, les maçons, les chauffeurs de taxis. Souvent appris sur le tas, ces métiers
représentent une véritable alternative pour la majorité des populations laissées à elles-mêmes par les pouvoirs
publics. L’adoption et la mise en oeuvre des PAS (annexe 1) avec leurs effets pervers (réduction des salaires,
diminution des effectifs de la Fonction publique, privatisation des entreprises d’État, etc.) ont contribué à
l’augmentation du nombre d’acteurs opérant dans le secteur informel. Face aux effets désastreux des PAS sur les
populations, la pertinence des politiques sociales réémerge. Mais elle repose sur une vision restrictive de celles-ci
autour de la protection sociale (lutte contre la pauvreté, transferts monétaires, assistance sociale, sécurité sociale,
etc.). Durant la période post-PAS (1990-2018), le Mali, la Mauritanie et le Sénégal pays ont connu des trajectoires
différentes allant de l’avènement de la démocratie au Mali (1990) et sa consolidation au Sénégal (2000) à la prise en
charge des besoins dans les secteurs de l’éducation et de l’emploi en Mauritanie (2010).
Dans les trois pays, des mesures ont été prises dans les secteurs de l’éducation, de l’emploi, de la santé et du
logement générant plusieurs effets bénéfiques dans les trois pays. Ces mesures ont eu pour résultats : une forte
scolarisation durant les années 1980-2000, ainsi que le recrutement de volontaires et de vacataires de
l’enseignement (Ndiaye et al., 2008) et d’agents de santé. Pour le logement la période de 2000 à 2020 a vu le
développement de programmes d’accès au logement pour les fonctionnaires de la classe moyenne, les populations
pauvres qui font face à des catastrophes naturelles (inondations) et les fonctionnaires de grades supérieures. Quant
à la santé, plusieurs programmes d’accès à des soins universels de santé sont élaborés pour les personnes âgées et les
familles démunies. Mais ces programmes sont encore très limités et parfois inaccessibles par la majorité de la
population.
L’avènement de la COVID-19 réactive les régimes des politiques sociales et renforce leur pertinence dans les trois
pays. Toutefois, les réponses apportées se limitent à des mesures de protection sociale à travers des aides et des
subventions aux ménages et aux entreprises formelles fragilisés par la crise sanitaire. C’est dans ce contexte qu’il
faut comprendre la pertinence d’une étude sur l’élaboration et la mise en oeuvre des politiques sociales au Mali, en
Mauritanie et au Sénégal. Ainsi, l’approche historique utilisée a permis de mettre en lumière les dynamiques
propres à chaque pays dans la conception et l’application des politiques sociales.